Le sacre de Tomislav, roi des Croates, Oton Iveković (détail, 1904-1905). Premier roi des Croates, Tomislav fut couronné en 925.

La Croatie en Europe à travers les siècles

Développement de la nation croate et de l’État

Les noms « Croates » et « Croatie » ne se sont que progressivement imposés, sur le territoire actuel de ce pays, par rapport à la notion ethnique plus large de Slaves et de leurs premières communautés territoriales appelées les Sklavinies (Slovinja, Sclaviniae) et aux appellations particulières des anciennes tribus illyriennes et de leurs territoires (par ex. les Delmates ou les Liburniens), des populations romanes vivant le long du littoral (Romains, Latins) ou d’autres tribus arrivées avant, à l’époque des migrations des peuples (les Goths germaniques, la peuplade eurasienne des Avars et bien d’autres encore). La séparation religieuse ultérieure entre Chrétienté occidentale et orientale influencera l’identification nationale, en particulier celle liée à la migration des Valaques slavisés et, à l’époque des invasions ottomanes, à celle des migrations des réfugiés venant du côté « turc », c’est-à-dire de la Bosnie ; c’est ainsi qu’au xixe siècle, au moment où les nations se formaient, la population catholique se déclarait généralement croate, la population orthodoxe se déclarait comme serbe et la population musulmane comme « turque ». Les écrivains croates anciens qualifiaient leur langue, outre de croate, parfois également de slave ou slovine ou encore, à une certaine époque, d’illyrienne. Ces différentes appellations ne sont pas forcément contradictoires et font plutôt ressortir l’imbrication des différentes couches qui sont à la base de la formation de la nation croate, de sa culture et de son État, et se mêlant, depuis une époque plus récente, à d’autres courants migratoires en Europe : allemands/souabes, italiens/frioulans, tchèques, hongrois, slovaques ou autres.

Baptême des Croates, Bela Čikoš Sesija, 1907

À l’époque où les premières nations européennes se sont formées sur les décombres de l’Empire romain, comme pour d’autres nations européennes le point clé pour l’Occident était l’acceptation de l’autorité de Rome, donc du pape et, pour l’Orient, celle de Constantinople c’est-à-dire de l’empereur byzantin. Les Croates se sont trouvés à la charnière entre ces deux camps. La source byzantine la plus détaillée et la plus connue est le document écrit par l’empereur Constantin Porphyrogénète (De administrando Imperio) vers 949-955. Selon ce dernier, les Croates seraient venus du sud de l’actuelle Pologne (la Croatie Blanche ou Chrobatie), à l’appel de l’empereur Héraclius Ier (610-641), et auraient imposé leur pouvoir sur les Avars et leurs alliés slaves d’alors. Le premier acte diplomatique dont on trouve trace est le traité signé entre les Croates et le pape Agathon (678-681) selon lequel les « Croates déjà christianisés » prêtent serment de ne jamais plus envahir de terres étrangères et, en échange, le pape leur promet de l’aide au cas où leur territoire serait envahi par une autre nation ; selon ces mêmes sources, les Croates auraient été le premier peuple slave à embrasser la foi chrétienne. L’historiographie contemporaine débat aujourd’hui encore sur cette « arrivée des Croates » et sur la fiabilité de certaines sources historiques.

Le début du ixe siècle et la création des premières principautés sont marqués par une Croatie se trouvant à la charnière des luttes entre le royaume des Francs et Byzance. Selon des sources franques, le prince Borna (810-821, dux Dalmatiae atque Liburniae) se range aux côtés des Francs, pouvoir prédominant alors, avec l’aide desquels il va pouvoir résoudre le conflit l’opposant à son rival, Ljudevit Posavski, souverain d’une principauté pannonienne (slave) ; Borna assistera en personne à la conclusion du traité de paix d’Aix-la-Chapelle (812), entre Charlemagne et l’empereur byzantin Michel Ier Rhangabé, selon lequel la Croatie pannonienne (et l’Istrie) revient au royaume des Francs alors que le littoral et les villes dalmates tombent sous le pouvoir suprême de Byzance.

Effigie d’un souverain croate sur la paroi des fonts baptismaux dans le baptistère St-Jean à Split (xie s.)

Le pouvoir des princes locaux va cependant s’accroître peu à peu à la faveur des conflits entre des forces extérieures. Parmi les premiers principaux souverains, une place à part revient au prince Trpimir (845-864), fondateur de la dynastie des Trpimirović. Bien que reconnaissant la suzeraineté des Francs, il se bat seul, et avec succès, contre Byzance et Venise et contre la puissance orientale d’alors, les Bulgares. Il est mentionné dans les documents, sans s’en référer au pouvoir de l’empereur, comme « prince des Croates, par la grâce de Dieu » (Dux Chroatorum iuvatus munere divino). Lorsque le théologien saxon Gottschalk, accusé d’hérésie par les Francs, vient se réfugier dans son château où, de toute évidence, il se sentait plus en sécurité, il appelle Trpimir le « Roi des Slaves » (Rex Sclavorum).

Suite à la domination de Byzance, à l’époque du prince Zdeslav et du conflit entre Rome et Photios, patriarche de Constantinople, c’est le duc/prince (dux, comes, princeps) Branimir qui arrive au pouvoir (879-892), avec l’aide du pape Jean VIII. Branimir va orienter la Croatie, de façon permanente, vers Rome et la sphère culturelle occidentale. Il va imposer avec succès le « tribut de la paix » (tributum pacis) aux villes dalmates mais également, sur mer, à Venise vaincue (887) et il va conduire une politique indépendante, notamment dans ses relations avec les Francs ; dans des missives datant de 879, le pape lui reconnaît son pouvoir sur tout le « territoire de sa principauté » et, en 880, rend légale la conduite du culte en slavon d’église (langue liturgique slave) puis arrivent en Croatie, depuis la principauté de Grande-Moravie, les disciples de Méthode, chassés par les Francs, qui propageaient le culte slavon et un alphabet particulier en caractères glagolitiques.

Selon l’historiographie traditionnelle, le premier titre de roi a été porté en Croatie par Tomislav, en 925, titre que lui octroya le pape Jean X qui l’appelle « roi des Croates » (rex croatorum). On attribue à Tomislav l’unification des terres croates « de l’Adriatique à la Drave » ainsi que l’endiguement des invasions hongroises et son rôle est confirmé dans l’imposante victoire des Croates sur les forces du tsar bulgare Siméon en 927 ; de nombreuses rues ou places de Croatie portent aujourd’hui son nom. Le titre de roi reconnu par le Saint-Siège a été ensuite porté par bien d’autres souverains de la dynastie nationale dont le plus important fut Petar Krešimir IV (1058-1074). Dans le document instituant le couvent bénédiction de Rab (1059), la Croatie est appelée royaume (Croatiae Dalmatieque regnum) et on y parle de la mer Adriatique comme de « notre mer dalmate » (in nostro dalmatico mari).

Le dernier puissant roi croate de cette dynastie nationale sera Dmitar Zvonimir (1075-1089) qui va se battre contre les Francs (Allemands) en Istrie et qui fut couronné par le pape Grégoire VII qui lui envoya sa couronne royale par le légat Gebizon. Ses liens étroits avec le Saint-Siège sont également confirmés dans une déclaration du pape stipulant que tout acte ennemi contre la Croatie sera considéré comme une attaque contre le siège apostolique de saint Pierre et renouvelant à la Croatie (avec la Dalmatie) son statut de royaume (regnum Dalmatiae et Chroatiae). À la mort du roi Zvonimir, qui avait aussi régné sur la Slavonie et dont l’épouse, la Belle Hélène, était la sœur du roi hongrois Ladislas de la dynastie des Árpád, le statut de la Croatie changera pour devenir un facteur national indépendant dans les relations politiques européennes. La dynastie hongroise des Árpád va faire valoir son droit à la couronne croate, en partie à cause de la lignée à laquelle appartenait la femme de Zvonimir, et va obtenir ce droit au moment de l’effondrement de la dynastie croate et des luttes de succession qui s’ensuivirent en Croatie.

Baiser de paix des nobles croates au roi Koloman, Oton Iveković  (1906)

Les relations entre la Croatie et la Hongrie ont souvent été le thème de querelles politiques et historiographiques. Le document Pacta conventa (Accords conclus de 1102), dans lequel le roi hongrois Koloman est reconnu comme roi de Croatie et réglant les droits de la noblesse croate, ne s’est conservé que dans sa copie datant du xive siècle. Pendant très longtemps, ces Pacta n’ont jamais été contestés. Ce n’est qu’à l’époque de la consolidation des sentiments nationalistes, au milieu du xixe siècle, qu’ils ont été contestés du côté hongrois alors que le côté croate s’en prévaut pour faire valoir l’autonomie étatique de la Croatie. C’est un fait néanmoins que, sur la base de ce document ou d’un autre accord de cette époque, le roi hongrois s’est fait couronner également roi de Croatie, que les institutions du Parlement croate et du Ban (vice-roi) croate ont été confirmées et que l’alliance croato-hongroise s’est fondée, au départ, sur la base d’une union personnelle.

L’idée d’indépendance nationale de la Croatie au sein de l’Europe sera surtout très marquée à un moment clé pour la survie du royaume de Croatie-Hongrie qui suivit la dure défaite de l’armée croato-hongroise face aux forces ottomanes à la bataille de Mohács en 1526 lorsque décéda le roi Louis II, alors roi croate et hongrois (et tchèque) de la dynastie des Jagellon. Le Parlement croate siégeant à Cetingrad en 1527 (Diète de Cetin) choisit de façon autonome l’archiduc Ferdinand Ier de Habsbourg comme roi de Croatie (1503-1564). Mais le parlement hongrois opta, lui, pour Szapolyai János (Jean Szapolyai/Jean Ier de Hongrie) qui était en fait parrainé par le sultan ottoman Soliman Ier dit le Magnifique. Ferdinand garantit alors à la Croatie le respect de toutes les libertés, droits, lois et coutumes dont elle jouissait jusqu’alors, ce qui est également mentionné dans la charte au sceau du Royaume de Croatie. Avec Ferdinand, la Croatie s’est donc retrouvée comme partie constituante de la vieille monarchie des Habsbourg. Bien que l’unification du pays se soit faite par la réunion de plusieurs royaumes séparés, c’est avec les Habsbourg que va commencer la centralisation monarchique et c’est Vienne qui deviendra de plus en plus le siège du pouvoir politique.

La prise de Zadar (détail), Le Tintoret (1584)
Les relations millénaires entre la Croatie et Venise, en tant que puissance maritime, ont été extrêmement complexes et il y eut des périodes de durs conflits sur terre et sur mer tout comme des périodes de coopération et de défense en commun. Dans le langage et les documents de Venise, pour parler des Croates c’est le terme de Slaves (Schiavi, Schiavoni) qui est le plus souvent utilisé et ce, quasiment de nos jours encore et, plus tard, pour la population « valaque » s’étant établie dans l’arrière-pays dalmate, les Vénitiens ont utilisé le terme de Morlaques (Morlacchi). Domagoj, prince croate à partir de 864 et, selon le chroniqueur vénitien Ivan Đakon (Giovanni Sagornini), le « pire des princes slaves » (pessimus Sclavorum dux), met à sac la flotte vénitienne. Le prince Branimir, allié avec les Néretviens, après sa victoire dans la bataille navale qui s’est déroulée devant Makarska en 887 et lors de laquelle périt le doge vénitien Pierre Ier Candiano, va imposer à Venise un tribut qu’elle paiera pendant plus de cent ans pour avoir le droit de naviguer librement. Mais toutefois, la « Reine des mers » va progressivement faire pencher la balance de son côté. Le doge de Venise Pierre II Orseolo va obtenir, à partir de l’an 1000, le contrôle de la plus grande partie du littoral dalmate et il s’appellera aussi dux Dalmatiae. Cependant, le siècle suivant et jusqu’en 1409, les villes dalmates vont principalement se trouver sous l’administration des rois croato-hongrois et des guerres vont continuellement avoir lieu entre la Croatie et Venise, avec des issues variables. C’est ainsi que Venise va conquérir Zadar en 1202, avec l’aide de l’armée des Croisés et au prix de leur transport vers Constantinople. Les villes de Dalmatie et d’Istrie se trouvant sous domination vénitienne vont, elles aussi, souvent se rebeller pour tenter de maintenir les privilèges acquis. Ladislas Ier de Naples, prétendant battu au trône croato-hongrois, va vendre à Venise en 1409, pour le prix de 100 000 ducats, son « droit » sur la Dalmatie. Dans un tel contexte juridique international et, plus encore, avec l’apparition d’une menace d’invasion ottomane dans l’arrière-pays dalmate, Venise va jouer un rôle réellement défensif pour la population chrétienne de Dalmatie. Après de durs combats sur terre comme sur mer, menant souvent au déplacement de populations musulmanes et chrétiennes ethniquement très proches, sinon semblables, le traité de paix de Passarowitz en 1718, permit à la Dalmatie vénitienne de définir ses frontières avec la « Turquie » d’alors et qui sont maintenant la frontière avec la Bosnie-Herzégovine.

La République de Dubrovnik occupe une place à part dans l’histoire de la Croatie. Au xiie siècle, le géographe arabe al-Idrîsî parle de Dubrovnik comme de « la ville la plus méridionale de la Croatie et de la Dalmatie ». Cet État se fondait sur de strictes obligations des patriciens, porteurs du pouvoir ; une maxime gravée dans le palais des Recteurs dit : « Oubliez les affaires privées, occupez-vous des affaires publiques » (Obliti privatorum publica curate). Dubrovnik fut aussi soumise à la suprématie de diverses puissantes voisines d’alors mais elle a toujours réussi à sauvegarder une autonomie intérieure totale, le plus souvent avec des privilèges spéciaux, dans le commerce notamment. Se libérant formellement du contrôle de Venise en 1358 et s’acquittant d’une obligation annuelle de 500 ducats envers le souverain croato-hongrois puis, à compter de 1458, de 12 500 ducats envers le sultan ottoman, Dubrovnik était, à tous égards, un État indépendant ayant ses propres représentations diplomatiques à travers toute l’Europe et de nombreux comptoirs marchands dans le sud-est de l’Europe et en Orient. Bien plus liée à Florence et aux papes florentins pendant leur « âge d’or », Dubrovnik est devenue un dangereux rival de Venise en Méditerranée et sa diplomatie influencera ses rapports avec les pays européens et avec la Sublime Porte ottomane ; c’est ainsi que la France profita de temps en temps des services d’intermédiaires de Dubrovnik (par ex. Serafin Gučetić lors de la conclusion du traité franco-turc de 1536). Cette ville doit sa grande richesse, non proportionnelle à sa taille, à d’exceptionnelles réalisations communales, telles le premier système d’égouts moderne, la première mise en quarantaine de navires, un service médical organisé incluant la plus ancienne pharmacie d’Europe, toujours en fonction de nos jours, la première législation connue relative à des assurances maritimes ou encore la loi d’abolition de l’esclavage datant de 1416 déjà (1542 en Espagne, 1569 en Angleterre). Sous le drapeau de saint Blaise, patron de la ville, et le slogan de Libertas, un certain nombre de nobles de Dubrovnik décida, après l’abrogation par Napoléon de leur République, de ne plus contracter mariage afin que leurs éventuels descendants ne naissent « dans l’esclavage ».

L’aristocratie croate, issue d’anciennes lignées (clans) va, quel que soit alors le statut national de la Croatie, temporairement s’emparer de pouvoirs surpassant même ceux du roi. C’est ainsi que Pavao Ier Šubić de Bribir (1273-1312) va, à l’occasion du conflit de succession croato-hongroise, installer sur le trône un membre de la famille d’Anjou (Charles Ier Robert, 1301-1342), en lieu et place d’un membre de la dynastie des Árpád alors que lui, avec le titre de « ban des Croates et maître de la Bosnie », va régner seul en tant que « roi non couronné des Croates », de la Save à l’Adriatique y inclus la Bosnie. Cette autre lignée aristocratique des Zrinski, notamment en ce qui concerne sa descendance plus tardive, possédait d’immenses territoires en Croatie et en Hongrie et a donné de célèbres guerriers, dont Nikola Šubić Zrinski, défenseur de Sziget, mais également de farouches opposants à l’absolutisme de l’empereur autrichien Léopold Ier. En 1671, Petar Zrinski et Fran Krsto Frankopan, un descendant de la seconde plus puissante lignée noble de Croatie, vont être condamnés à mort pour cause de conspiration et ils seront tous les deux exécutés à Wiener Neustadt près de Vienne. En plus de voir tous leurs biens confisqués, ces deux familles les plus puissantes de Croatie vont ainsi être anéanties.

Un statut d’État de la Croatie en tant que royaume à part au sein de la monarchie habsbourgeoise devint une question particulièrement importante pour le droit à l’accession éventuelle d’une femme à la succession de la couronne des Habsbourg. Le roi Charles VI n’ayant pas eu de fils, le Parlement croate vota, en 1712, la Pragmatique Sanction, à laquelle le parlement hongrois s’opposa d’abord, et par laquelle il acceptait sa fille Marie-Thérèse comme reine de Croatie, ce qui lui ouvrit la voie vers le trône. À l’époque de Marie-Thérèse, la Croatie se trouvait, en tant que royaume à la bordure sud-est de la Monarchie, au sein d’un empire s’étendant jusqu’à la Belgique (Pays-Bas autrichiens). On ne peut pas dire que la Croatie et la Belgique actuelle étaient alors particulièrement liées (sauf héraldiquement) mais les députés croates siégeant au Parlement européen actuel à Bruxelles peuvent se souvenir que ce n’est pas la première fois qu’ils se trouvent en commun avec la Belgique (et bien d’autres pays encore).

Coffre des privilèges du Royaume de Croatie-Slavonie de 1643

La relation ambivalente existant entre les parlements croates et hongrois, en tant qu’organes du pouvoir national des deux royaumes, et leur relation commune envers Vienne en tant que centre réel du pouvoir de l’État, va se développer progressivement en faveur d’un rôle de plus en plus important du Parlement commun dans lequel le côté hongrois est majoritaire. Les représentants croates au Parlement commun peuvent cependant réfuter n’importe quelle décision prise relative à la Croatie et seul le roi peut s’opposer à leurs suggestions concernant la Croatie. En 1790 déjà, lors de la séance parlementaire commune tenue à Buda, la délégation croate va rejeter la proposition de loi relative à l’introduction de la langue hongroise en Croatie par cette célèbre déclaration : Regnum regno non praescribit leges (Un royaume ne peut prescrire de lois à un (autre) royaume).

Lors de sa construction de l’Europe, Napoléon prit en considération la particularité de son Sud-Est « illyrien » s’étendant de Trieste aux Bouches de Kotor. Les Provinces Illyriennes (1809-1813), avec leur siège à Ljubljana, englobaient, outre la partie slovène, la plupart des territoires croates (du sud de la Save à la côte adriatique) et leur population était en majorité composée de Croates. En tant qu’entité administrative française, avec des prérogatives spéciales octroyées au maréchal Marmont, cette entité n’avait pas le statut d’État et n’était pas non plus partie intégrante de l’Empire français. Bien que de courte durée, l’ « Illyrie » de Napoléon marqua le début de la modernisation des terres croates, depuis son infrastructure routière jusqu’à l’enseignement en langue croate (« illyrienne ») ou le premier journal à paraître en langue croate (Kraljski Dalmatin, Zadar, 1806-1819). L’influence de la modernisation par les Français sera bientôt très nette dans le mouvement illyrien plus connu sous le nom de Renouveau national croate.

La Croatie, au sein de communautés étatiques complexes, pas plus que les autres nations européennes en situation semblable, ne pouvait de façon autonome, au sein d’États plus ou moins centralisés dont elle faisait partie, être un facteur des relations internationales, que ce soit au sein du Royaume hungaro-croate, de la Monarchie des Habsbourg, de l’Autriche-Hongrie et jusqu’aux deux Yougoslavie (royaume unitaire et fédération socialiste). Toutefois, la Croatie a, en principe, accédé « volontairement » à ces entités à la suite de décisions prises par le Parlement croate (noblesse, ordres et députés du peuple) sur la base de la reconnaissance des droits nationaux croates, excepté dans le cas de la formation du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, devenu plus tard le Royaume de Yougoslavie.

Le « droit national croate » est un syntagme de signification toute particulière dans la conscience politique de la Croatie. Bien que la Croatie, depuis l’époque des souverains nationaux, qui s’achève en 1102, et durant plus de 900 ans, excepté pour la République de Dubrovnik, fut partie constituante de communautés plurinationales, que ce soit en tant que royaume, banat ou république, le droit national croate a toujours été pris en compte comme droit fondamental du peuple croate à l’autodétermination, c’est-à-dire droit à son État propre, ce qui ne veut pas dire que ce droit ait pu se réaliser mais aussi qu’il ne peut pas lui être contesté.

Après le démembrement de l’Autriche-Hongrie et la formation, sur son territoire sud-slave, tout d’abord de l’État des Slovènes, Croates et Serbes (toujours sur décision du parlement en 1918), le gouvernement serbe, contrairement à la Déclaration de Corfou (1917), c’est-à-dire l’accord conclu entre le gouvernement serbe et les principaux dirigeants politiques des pays de l’Autriche-Hongrie à cette époque (réunis en Comité yougoslave), forma le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (Royaume de Yougoslavie à partir de 1929). L’assemblée constituante vota à la majorité simple (non qualifiée) des délégués présents la Constitution unitaire dite de Vidovdan (jour de la Saint-Guy), les députés croates et ceux de la gauche s’étant abstenus de voter. Dès lors, en Yougoslavie, la délicate « question croate » va être continuellement soulevée, un problème parmi bien d’autres non résolus.

Attentat contre les députés croates à l'Assemblée nationale à Belgrade en 1928.

L’attentat perpétré contre les députés croates à l’Assemblée nationale de 1928 et dont la conséquence aura été le décès du député croate Stjepan Radić, leader du Parti paysan croate (HSS), a particulièrement tendu les relations nationales à l’intérieur du pays. Pour la première fois, une organisation politique et militante d’émigrants croates (les oustachis), visant à la destruction de la Yougoslavie, va apparaître de façon organisée sur la scène internationale, allant jusqu’à utiliser des moyens terroristes (elle a participé à l’assassinat du roi Alexandre Ier Karađorđević à Marseille en 1934). D’autre part, la résistance communiste, illégale mais aux nombreux liens internationaux et particulièrement forte à Zagreb et en Croatie, va commencer à agir de plus en plus intensément ; son objectif est de renverser le royaume mais également d’installer une « république fédérative de nations égales » par des moyens révolutionnaires principalement copiés sur le modèle de la Russie soviétique.

Une Yougoslavie monarchique et la démocratie ne pouvaient aller de pair ; cette Yougoslavie n’avait même jamais eu de constitution adoptée démocratiquement. Tout d’abord avec l’aide de groupes terroristes paranationaux (Orjuna, ou organisation de nationalistes yougoslaves, en Croatie, et les tchetniks en Serbie) puis avec l’introduction de sa dictature personnelle en 1929, incluant l’interdiction des partis politiques, la terreur policière et les assassinats de « républicains », le roi Alexandre octroya, en 1931, une nouvelle constitution (Oktroirani ustav) qui ne fut jamais abolie. C’est dans un tel contexte et en pleine crise nationale précédant la Seconde Guerre mondiale que sera conclu l’Accord Cvetković–Maček entre les principaux dirigeants croates et une partie des politiciens serbes, instituant le Banat (ou Banovine) de Croatie en tant qu’entité territoriale autonome au sein du Royaume de Yougoslavie avec, à sa tête, un Ban (vice-roi) et un Parlement. Ce n’est donc que par une ordonnance de la régence qu’un certain degré de souveraineté, même s’il fut de courte durée, fut reconnu à la Croatie, sans définition constitutionnelle au complet et donc sans subjectivité internationale dans les domaines des affaires étrangères, de la sécurité et de la défense.

En opposition au mouvement oustachi en Croatie, rallié aux forces de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale et qui s’était totalement compromis aux yeux de la nation avec la formation de l’État-Quisling indépendant de Croatie qui cédait aux forces d’occupation une grande partie de la Croatie et qui se maintenait par un pouvoir terroriste et au moyen de crimes de grande envergure, les communistes, avec à leur tête le Croate Josip Broz Tito, lancèrent un soulèvement antifasciste massif, sorte de « révolution populaire ». Prenant l’initiative dans cette guerre et régnant sur la majorité du territoire croate, les communistes (en coopération avec une partie du Parti paysan croate et du Club serbe des membres du Conseil antifasciste) vont former les plus hauts organes représentatifs d’un « gouvernement populaire ».

Le mouvement antifasciste en Croatie est l’un des plus puissants mouvements de résistance dans l’Europe occupée. Au sein de celui-ci va se former le Conseil territorial antifasciste du mouvement de libération nationale de Croatie (ZAVNOH) qui, en juin 1943, s’octroie les compétences du Parlement croate et, lors de sa troisième session (à Topusko en mai 1944), se proclame à la fois comme organe législatif et corps représentatif du pouvoir exécutif, et comme organe suprême du pouvoir national en Croatie ; à cette occasion est adoptée la décision d’instaurer la République fédérative et démocratique de Yougoslavie, incluant l’État fédéré de Croatie comme l’une de ses futures républiques.

Au sein de la République fédérative populaire de Yougoslavie (FNRJ, 1945-1963), la Croatie est l’une des républiques aux frontières déterminées, agrandie des territoires à population majoritairement croate (Istrie, Rijeka, Zadar et les îles) et qui, à l’époque de la Yougoslavie monarchique, faisaient partie de l’Italie ou lui étaient rattachés sous l’occupation fasciste. Bien que les républiques yougoslaves aient été en principe définies comme des États ayant droit à l’autodétermination, le gouvernement est en réalité non seulement centraliste mais rigidement communiste du point de vue idéologique. Dès l’après-guerre, les activités du Parti paysan croate (HSS), le plus chargé de sens pour la Croatie, du point de vue historique et politique, est interdit et plusieurs de ses membres, également antifascistes, vont être poursuivis en justice et condamnés à de lourdes peines de prison.

Une nouvelle vague d’émigration politique va alors s’ensuivre, incluant également des politiciens démocratiques mais aussi des résidus des « forces vaincues » nationalistes.

La Yougoslavie socialiste, au cours de ses 50 ans d’existence (de 1963 à 1991) sous le nom de République fédérative et socialiste de Yougoslavie (SFRJ), va largement changer les caractéristiques politiques de son gouvernement mais toujours sous le strict contrôle du Parti communiste et sous l’autorité personnelle très marquée (culte de la personnalité) du maréchal Tito. Avec une relative démocratisation au milieu des années 1960 et suite à un mouvement massif de démocratisation en Croatie exigeant une plus grande autonomie pour celle-ci (le Printemps croate de 1971) et suivi de règlements de comptes envers les porteurs de ce mouvement en 1972, la constitution de 1974 va tout de même élargir les droits des républiques en tant qu’États. Cependant, la mise en minorité lors des prises de décision est maintenue par rapport aux prises de décision à la majorité au sein du Conseil fédéral et dans la promulgation des décisions communes des chambres parlementaires. Un certain espace a également été donné à l’activité internationale des républiques, et donc à la Croatie (et à la Slovénie) qui deviendra la fondatrice, en 1978, en commun avec certains autres pays (Italie, Hongrie, Autriche et Allemagne), de l’institution régionale appelée Communauté de travail Alpes-Adriatique.

Le rôle de la Ligue des communistes de Croatie se basait sur « l’unité de la Ligue des communistes de Yougoslavie » dans son ensemble. Cette unité était de prime importance pour le maintien de la Yougoslavie en tant qu’État. Bien que fondée au départ sur une idéologie nettement prosoviétique, la sortie plus tard de la Yougoslavie du bloc soviétique (en 1948), ses liens à l’Ouest au début des années 1950 (y inclus l’aide militaire des États-Unis) ainsi que la complexité des relations nationales à l’intérieur du pays ont fait qu’il a fallu trouver d’autres options politiques, également au sein de la Ligue des communistes. Certaines de ces options allaient dans le sens d’une plus grande démocratisation (instauration du « socialisme autogestionnaire ») et de la décentralisation (droits des républiques et possibilité de conserver une partie des bénéfices réalisés par chacune d’entre elles au travers de leur économie et de leurs communautés locales). Ces options étaient toutefois toujours sources de conflits entre les forces « dogmatiques » (centralisatrices) et les forces « démocratiques » (fédéralistes) et elles ne sont restées qu’à l’état de demi-mesures. Cette situation conflictuelle verra son apogée lors du XIVe congrès de la Ligue des communistes de Yougoslavie qui s’est tenu à Belgrade en janvier 1990 lorsque, suite au différend avec les dirigeants serbes, la délégation slovène d’abord, puis la délégation croate ensuite quittèrent le congrès, étalant ainsi au grand jour la rupture d’unité au sein de la Ligue des communistes et ouvrant la voie au déclin de la Yougoslavie en tant qu’entité étatique. 

Visite du président croate Franjo Tuđman à Vukovar le 8 juin 1997 durant le processus de la réintégration pacifique de la Slavonie orientale dans le cadre constitutionnel et juridique croate.

La République de Croatie moderne obtint son indépendance nationale suite à une guerre qui lui fut imposée. À la différence du démembrement d’autres pays socialistes multinationaux (comme la Tchécoslovaquie ou l’URSS en grande partie) et malgré le droit constitutionnel des républiques à « l’autodétermination jusqu’à la séparation », la Croatie ne put réaliser son indépendance nationale de manière pacifique. En dépit du souhait exprimé par la majorité de la population (94,17 %) au référendum de mai 1991, les groupes serbes en Croatie, militant en faveur de la sécession, et les dirigeants politiques de la Serbie vont, avec l’armée nationale yougoslave, secondée par des groupes paramilitaires extrémistes de Serbie (tchetniks), lancer une agression ouverte contre la Croatie. S’étant défendue avec succès au cours de la Guerre de libération nationale ou « Guerre pour la patrie » (Domovinski rat, de 1991 à 1995) et ayant libéré la majeure partie des territoires occupés ou réintégré pacifiquement les territoires restants de Slavonie orientale (1998), la Croatie put enfin réaliser sa pleine indépendance nationale à l’intérieur des frontières qu’elle avait en tant que république au sein de la Yougoslavie. Les premières reconnaissances internationales eurent lieu alors que la Guerre pour la patrie faisait encore rage, le premier pays à avoir reconnu l’indépendance de la Croatie étant l’Islande, en décembre 1991 suivie, en janvier 1992, par d’autres pays européens. Elle deviendra membre des Nations unies le 22 mai 1992.